De la vase au Musée

DE LA VASE AU MUSEE:
VINGT ANS DES FOUILLES DANS LE RHONE,
A TRAVERS UNE MONUMENTALE EXPOSITION
A ARLES

Giorgio Spada

Alésia, 52 av. J.-C. Vercingétorix, roi des Arvernes, est battu par les légions romaines de Jules César, général de la République romaine. Dernière des grandes batailles de Rome dans cette région, Alésia marque un tournant dans l’histoire de la conquête de la Gaule, comme nous le raconte César lui-même dans De bello Gallico. Après cet évènement, le vent tourne en faveur des Romains. Les tribus barbares survivantes, qui osent encore résister au vouloir du proconsul, sont définitivement écrasées l’année suivante. Il aura fallu à Rome huit années de batailles incessantes, contre des dizaines de tribus celtiques, belges et autres, pour soumettre enfin la Gaule.

Alcune delle anfore ritrovate nel Rodano.               Foto di K. Antoniazzi 2ASM

Désormais, le destin de la Gaule est lié à celui de l’empire conquérant, et la romanisation se met en marche: partout commencent à fleurir de nouvelles villes, garantes du contrôle du territoire, et avec elles, des routes et des aqueducs. Les meilleurs terrains agricoles sont offerts aux vétérans des campagnes militaires. Peu à peu, le visage du territoire gaulois se transforme. De cette fusion entre deux civilisations naît la culture gallo-romaine. Mais la romanisation de la Gaule ne passe pas uniquement par l’urbanisation forcenée des anciennes terres barbares: au-delà de la dimension architecturale, c’est tout un système qui est bouleversé, avec l’assimilation de nouvelles croyances religieuses, de nouvelles habitudes, et de nouvelles stratégies économiques et commerciales, comme l’exportation et l’importation de masse. C’est dans ce contexte que se placent les fouilles du drassm dans le Rhône, en Camargue, et en Arles en particulier.

Arles, une ville déjà “civilisée”, comme aimaient dire les romains, par Caius Marius en 102 av. J.-C. Toute la partie Sud-est de la France actuelle, connue alors sous le nom de Gallia Narbonensis ou Gallia Ulterior, était déjà romaine depuis 121 av. J.-C., et subissait les influences de l’empire avant même la fin des guerres gauloises. En 46 av. J.-C., après la victoire de César sur Pompée, Arles, héritée du territoire de Marseille et du contrôle du fleuve, connaît un fort mouvement d’urbanisation. Pour satisfaire aux exigences de son nouveau statut de grande ville, elle se pare alors de constructions monumentales. Comme c’est encore le cas aujourd’hui, les villes d’alors étaient agencées de façon à ce que les grandes places commerciales soient d’un accès aisé pour le chargement et le déchargement des marchandises, mais aussi pour leur stockage et leur distribution. Dans cette optique, ces zones étaient souvent placées hors des enceintes de la ville, près des grandes voies de communication. Dans le cas d’Arles, cette zone se trouvait au croisement entre la voie Aurélienne et la voie Domitienne et l’axe Rhône-Saône. Arles, ville double, présentait une organisation particulière: sur la rive gauche de la ville prenaient place les immeubles d’habitation et les monuments publics, comme l’arène, les thermes et l’amphithéâtre. Sur la rive droite, on trouvait les grands domus des riches commerçants épris de tranquillité, et la zone commerciale, dynamique et pourvue d’imposantes structures témoignant de l’importance de la cité. De nombreux écrits1 ainsi que d’anciens vestiges, comme les mosaïques du forum des corporations à Ostie, près de Rome, ou encore les découvertes récentes faites dans le fleuve, nous apprennent que cette zone commerciale était alors unie à la ville “urbaine” par un pont de bateaux.

Il faut s’imaginer cette zone commerciale très étendue, florissante, avec son cordon trans-fluvial la reliant aux quartiers “publics”, qui a vu pendant près de 800 ans des centaines de bateaux venir accoster sur ses quais et, pour quelques uns, couler. Il faut s’imaginer ces milliers d’hommes qui, à travers les siècles, ont transporté et déchargé à la force des bras toutes sortes de marchandises, et qui ont vécu le long de ce quai urbanisé. Avec les fouilles entreprises dans le Rhône, ces images trouvent désormais un écho tangible, car, enfouis dans la boue du fleuve et mêlés aux ordures plus récentes, on a mis à jour de nombreux objets de la vie d’alors, ainsi qu’un véritable tapis d’amphores (dont beaucoup sont entières).1 Ces récipients étaient alors habituellement brisés au niveau du col ou du cul, afin d’être vidés sur place, puis simplement jetés dans le fleuve. Des centaines d’années de cette pratique ont fini par façonner le paysage subaquatique dans lequel nous plongeons aujourd’hui.

Il Nettuno, uno dei tesori in esposizione. Foto di K. Antoniazzi 2SAM

Des sondages nous permettent d’établir une chronologie de la zone: le mobilier antique retrouvé dans ce dépotoir s’échelonne entre le vème siècle av. J.-C. (cols d’amphores grecques de Marseille) et l’antiquité tardive. A cette époque, les riverains du fleuve pratiquaient déjà l’importation par mer, et possédaient de nombreuses embarcations. Selon Polybe,2 c’est là que les Carthaginois auraient acquis leurs barques au moment de traverser le Rhône, au nord d’Arles. C’est pendant le règne d’Auguste que l’avant port maritime d’Arles vit sa plus forte période d’activité commerciale. On retrouve en effet des correspondances céramiques africaines et orientales. Depuis 1989, date à laquelle ont été réalisées les premières opérations de sondage menées par l’Archéonaute, le bâtiment de recherche du drassm, la zone de fouille s’est considérablement étendue, jusqu’à couvrir, en 2009, une surface de presque 300 mètres de long. En amont, le périmètre commence au niveau du virage du fleuve, à la hauteur de la gare moderne. Là ont été retrouvées, ensablées, quantités de pièces anciennes, datées du ier avant jusqu’au vème siècle après J.-C., et vraisemblablement charriées de l’amont par les crues du fleuve. La zone de fouille descend ensuite jusqu’aux ducs d’Albe, en aval du pont autoroutier, où les pièces retrouvées présente une datation plus homogène (autour du ivème siècle av J.-.C.). Entre ces deux points, une grande nécropole du IIIème siècle av J.-C. nous a laissé, gisant dans le limon du fleuve, un riche témoignage constitué de fragments de sculptures funéraires et votives, de sarcophages bruts et décorés, de colonnes et d’ossements.

L’une des hypothèses de Luc Long (conservateur en chef du patrimoine et directeur de fouilles), fort de vingt ans de fouilles dans la région arlésiennes, est que cette portion du quartier de Trinquetaille était alors occupée par ce que nous appellerions aujourd’hui des docks, les magasins de stockage. Un édit de l’empereur Honorius affirme: «Telle est la situation de cette ville (…) qu’il n’y a pas au monde d’endroit mieux désigné pour répandre en tous sens les produits de la terre». La découverte d’innombrables tuiles, de gros blocs en calcaire et d’autres éléments architecturaux, associés aux restes de plusieurs dolia et aux nombreuses épaves, fluviales comme maritimes, laisse à penser que, sur la zone entière, s’étendaient en effet des horrea, grands entrepôts où étaient stockées les marchandises fraîchement débarquées, ainsi que celles attendant d’être embarquées, en partance pour tout l’empire. La position géographique de la ville la rendait particulièrement stratégique pour le transbordement des marchandises, qui passaient alors des grands et lourds navires maritimes aux embarcations plus légères et à fond plat, conçues pour la navigation fluviale.

Petite main de marbre blanc
qui dans le Rhône fut pêchée
et qu’on noya à Trinquetaille,
il y a presque deux mille ans…

Dans ce poème extrait des Olivades,1 Frédéric Mistral, célèbre poète provençal, nous conte la découverte, dans le Rhône, d’une main de statue, peut-être remontée dans les filets de quelque pêcheur, ou tout simplement retrouvée à demi émergeante de la boue du fleuve. Une main de femme de marbre blanc, identique, nous pouvons le penser, à celles retrouvées cette année par les archéologues prospectant dans le lit du fleuve en face de Trinquetaille. Mains, têtes, bustes, autant d’éléments de statuaires qui ne sont pourtant qu’une petite partie des découvertes réalisées en vingt ans de fouilles dans le Rhône. C’est en partenariat avec le Ministère de la Culture et de la Communication, le Conseil Général des Bouches-du-Rhône et la ville d’Arles, que le Musée départemental d’Arles Antique, sous la direction scientifique de Luc Long,

La Vittoria alata. Foto presente nel catalogo della mostra

Lève enfin le voile sur les découvertes effectuées pendant ces longues années de fouilles, à travers une monumentale exposition: César, le Rhône pour mémoire, 20 ans de fouilles dans le Rhône (du 24 octobre 2009 au 19 septembre 2010). Un parcours incroyable qui happe le visiteur flânant le long du quai et l’entraîne jusqu’au fond du Rhône, l’invitant à se plonger, à son tour, dans les eaux vertes du fleuve. Pousser le visiteur à s’immerger dans les profondeurs secrètes du Rhône, voilà l’idée qui a servi de canevas à la conception de cette exposition unique. Imaginez… S ous l’eau, toutes les couleurs se mélangent, jusqu’à créer une uniquenuance verte, diffuse. Les torches ne parviennent que difficilement à caresser le contour des objets immergés du bout de leur faible faisceau de lumière. Là, en vas, tout est recouvert d’une sorte de patine veloutée, qui rend la découverte plus émouvante encore.

Dès l’entrée de l’exposition, le spectateur est accueilli par la monumentale tête de la statue d’Auguste, retrouvée en mer au large des Saintes-Maries-de-la-Mer. Immergé depuis des siècles dans l’eau saline, en partie défiguré par les vers marins, cet imposant vestige, comme un témoin déchu de la grandeur de Rome, donne un premier aperçu de la qualité des pièces exposées ici. En croisant ce regard tout droit sorti du passé, le visiteur avide de découverte, est dès lors impatient de se plonger corps et âme dans cette exposition en eaux troubles. Ce qu’il fait, bel et bien, en pénétrant dans la salle suivante, un véritable sas d’immersion. Dans ce petit espace sombre et confiné, une courte projection lui permet de partager l’étrange sentiment d’oppression qui étreint le coeur des plongeurs se glissant silencieusement dans l’obscurité du fleuve. Une paroi entière de cet espace reconstitue habilement les couches stratigraphiques de la berge effondrée, dévoilant ses entrailles riches de fragments antiques enchevêtrés pêle-mêle aux vestiges plus modernes.

Dans les salles suivantes s’étale une profusion d’objets issus du commerce, agencés selon les zones géographiques de leur provenance initiale: Italie, Grèce, Espagne, Afrique ou Orient… Des marchandises de petite taille, comme les lampes à huile, vaisselle en verre ou en céramique, ou plus volumineuses, comme ces amphores provenant de tout l’empire. Leur nombre et leur variété constitue un véritable panoramique de la vaste toile commerciale qui reliait les différentes provinces au centre du monde connu: Rome.

Vient ensuite la zone dédiée à la navigation, où sont présentés de nombreux éléments d’accastillage et de gréement. Monumentales, deux pièces dominent
superbement l’espace: une ancre, au volume démesuré, vestige probable de l’ancien pont de bateaux qui enjambait le fleuve, et un gouvernail d’environ 7 mètres. Bijoux, petites statuettes votives, monnaies en bronze, argent et or ne sont qu’un petit échantillon de la masse énorme de pièces repêchées en vingt ans de fouilles par les archéologues. L’exploration continue, le visiteur émerge lentement du fond du fleuve pour pénétrer dans la salle de la statuaire, sans nuls doutes la section la plus riche de l’exposition – d’un point de vue historique aussi bien qu’artistique. L’espace est jalonné de petites îles, représentants les bancs de sable du fleuve capricieux, sur lesquelles ont été déposés colonnes et chapiteaux de marbre et de calcaire, architraves ornés de décorum, stèles gravées et autres éléments d’architecture évoquant l’opulence passée de la rive droite du fleuve. Enfin, au bout d’une allée de vases en bronze, petites têtes de statues et glaive en bronze doré finement décoré, apparaît la pièce maîtresse de l’exposition: le buste de Jules César.

Après un dernier hommage au Caesar, le visiteur quitte l’exposition sous le regard bienveillant d’un majestueux Neptune, ultime gardien des secrets du Rhône, le coeur rassasié et les yeux pleins encore des trésors du Rhône.

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